Paris, je t’aime…

Tomorrow is the first anniversary of the attacks on Paris on November 13th, 2015. I felt the need to write something, and I felt that I could express myself better on this topic in French. English speakers, I’ll post a translation tomorrow. French speakers, I’m sorry for my French.

Le 13 novembre dernier, c’était un samedi. Et comme plusieurs gens de mon âge, dans la vingtaine, je faisais la teuf. C’était une soirée déguisée, avec le thème ‘la retraite’, parce qu’on avait tous 21 et 22 ans, et on pensait que ça nous rendrions vieux.

J’aime pas trop les soirées déguisées, mais après une année à l’étranger pour deux semestres Erasmus en France et en Espagne, je me suis dit qu’il fallait aller à cette soirée. J’avais pas vu mes amis de la première année de la licence pendant longtemps – on était tous cloués à nos ordinateurs ou dans la bibliothèque universitaire, parce que les examens d’hiver approchaient et… d’accord, okay, on ne faisait rien à propos les études. On avait tous était occupés avec autre chose, mais je pensais que j’allais perdre mes amis, donc j’ai acheté un pull à col roulé, et j’y suis allée.

C’était une fête comme les autres. J’étais dans une phase ‘straight edge’. Je buvais rien, je me droguais pas, je fumais pas, parce que j’avais fait tout ça sur Erasmus, et je me suis dit que pendant la dernière année, il fallait travailler dur. Ça, et je pensais que j’étais allergique à l’alcool – j’ai compris plus tard que c’était une allergie aux acariens, mais c’est une autre histoire.

Enfin, je suis arrivée chez Elspeth – je la connais depuis la première journée dans la résidence universitaire. On était des colocs pendant un an après la résidence, et elle avait dit que ça serait cool si on était tous ensemble encore une fois. Elle habitait dans une maison mitoyenne à Radford, un quartier de Nottingham assez sensible. Ses voisins fumait tellement beaucoup que même la maison d’Elspeth puait de l’herbe, et il y avait une fusillade chaque deux ou trois mois pas trop loin d’où elle habitait. C’était une maison petite, mais c’était pas mal. Peut-être trop petite pour une trentaine de personnes, mais personne avait une maison très grande – on était des étudiants, on pouvait fêter n’importe où.

C’était pendant cette teuf que je me suis assise sur le sofa, car j’avais marre des gens bourrés, à savoir, une fille qui me suivait avec les questions sur Scott (c’est pas son vrai prénom), pour lequel je craquais à l’époque, en disant qu’elle aller le choper cette soir-là, et une autre fille qui n’arrêtait pas de me toucher les seins, sans me demander, et apparemment, sans raison, sauf que ‘mais je fais ça avec toutes mes potes’.  Je commençais à faire défiler les tweets, et j’ai vu ‘Paris’ dans les hashtags qui cartonnaient. Je cliquais dessus, et j’ai vu des infos d’un incident otage à Paris. J’ai écrit quelque chose banale, comme ‘Paris, je pense à toi ce soir’, mais je ne pensais pas trop de ça. Je pensais à cette fille qui était clouée à Scott. C’était pas juste. Mais la vie, ce n’est jamais juste.

C’était plus tard, quand cette fille avait vomi et avait rentrait chez elle, quand la musique avait monté, quand les gens étaient de plus en plus bourrés, que j’ai regardé encore mes tweets. Des centaines de blessées et plusieurs morts dans la 11ème. Je pensais tout d’un coup à mes amis Parisiens, un ancien coloc avec lequel on se bourrait la gueule les weekends à Strasbourg. Un autre ami qui m’a enseigné comment fumer sur une plage dans le sud d’Espagne, et qui chantait les chansons de Manu Chao les soirs, sur le toit de son appart. Un cousin que j’ai rencontré pour la première fois il y a pas longtemps, un Parisien qui habitait en Alsace, mais que rentrait souvent pour visiter ses amis. Ses petits frères qui je n’ai pas encore rencontrés, qui habitent à Paris avec leur père, jumeaux, un qui est étudiant en master de philo, l’autre qui est musicien professionnel. Une amie qui travaillait comme prof d’anglais à une heure de Paris. J’avais peur. Étaient-ils morts ? Aucune idée. J’ai écrit quelques messages paniqués sur Facebook : « Tu vas bien ? J’ai entendu les nouvelles. Réponds-moi stp. » Pas de réponse. Mais bien sûr, ils seront morts, je pensais. Je paniquais.

Mes amis commençaient à me reprocher. J’ai entendu les nouvelles. Tu vas bien ? T’as vécu en France, n’est pas ? Tu connais des morts ?  Je savais pas. Au bord de larmes, je rentrais chez moi. Mon coloc, aussi étudiant de Français, m’a envoyé un texto. « Tu vas bien ? La teuf c’était pourri ou quoi ? » Je lui disais que j’avais peur que mes amis soient morts. « T’inquiètes. » Il disait. « Tu verras. Tout ira bien. »

Le dimanche, je me souviens pas. J’ai resté scotché à mon portable, je pense. Le lundi, on était de retour à la fac. Sous le choc. Notre prof de la république gaullienne allait nous montrer le début du film ‘Chacal’, mais il disait qu’il n’avait pas envie de coups de feu. Notre lecteur nous a demandé si on voulait parler plutôt que faire une classe sur l’art classique. Personne a parlé. Une amie me disait que son copain voulait aller à Paris avec elle ce weekend-là ; elle aurait dû sortir pour des cocktails avec ses amis de stage, il aurait dû aller au Bataclan pour un concert. Elle me disait qu’elle était tellement reconnaissante qu’ils n’avaient pas d’argent pour y aller.

Quelques jours plus tard, je suis allée à deux concerts de Frank Turner à Nottingham. J’avais hâte d’y aller, pour oublier le monde. Pour oublier la peur et la haine et la terreur que j’avais entendu. C’était comme une catharsis. On avait tous besoin de ça. Et avant une chanson, Frank Turner lui-même disait qu’un ami à lui est mort au Bataclan, et qu’il allait jouer la chanson « Journey of the Magi », car « Quant à moi, Nick était un putain de prince. » Tout le monde était aux larmes. Il disait plus tard que si ces terroristes voulait pas un monde où on écoutait du rock satanique et on avait les mœurs légères, ça sera un monde qu’on devrait vouloir avoir – au contraire de ce qu’ils voulaient avoir. Ou quelque chose de ce genre.  Je suis rentrée chez moi plus à l’aise. Encore triste, mais plus calme.

Sept mois plus tard, mon coloc et moi sommes allés à Paris. On sortait boire des coups dans le 11ème, et pendant que j’étais en train de regarder l’autre côté de la rue, je me suis dit que je l’avais vu cette partie de Paris avant. Sur la télé, peut-être. Je regardais à la droite, et je l’ai vu. Le Bataclan. On a resté là, sans rien dire. C’est à ce moment-là que j’avais compris. C’était un attentat destiné aux jeunes. Les jeunes comme nous, dans la vingtaine, la trentaine. Ce soir-là, dans l’auberge, on était en silence. On réfléchissait. Il aurait pu être nous. Nos amis.

Donc cette année, un an plus tard, je ne penserai pas à la haine que j’ai vu sur Facebook et Twitter. Je penserai à l’amour. Les gens qui ont partagé les hashtags pour que les rescapés puissent rester en sécurité. Les gens qui ont travaillé pour éviter la haine destiné aux minorités. Les gens qui chantaient les chansons d’amour dans les rues. Le petit garçon à la télé qui disait « c’est pas très gentil, les méchants. » Je penserai à comment il faut pas changer. Car changer, c’est donner la raison aux terroristes.

On continue comme avant le 13 novembre dernier. Et on continuera.

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